veroniqueverstraete

pièces autonomes

13 mai 1984

pour la grande majorité des spectateurs, les œuvres se parcourent par le regard. le visiteur entre dans le champ de celles-ci en les voyant. des exceptions, comme les œuvres sonores – celles qui appartiennent au domaine des arts plastiques – ou les œuvres vidéos comportant du son sont appréhendées dans un premier temps par l’écoute, si toutefois leur exposition est prévue dans ce sens.
dans le cas des supports vidéos, le son est souvent pris en charge dans les expositions de groupe par l’utilisation de casques par exemple, afin ne pas gêner les autres pièces. la partie sonore d’une œuvre vidéo ou sonore est rarement pensée et créée pour être entendue dans la salle qui précède celle où elle est installée, comme une sorte d’annonce ou une diffusion de l’espace de l’œuvre.
l’œuvre peut aussi être perçue au premier regard dans un axe privilégié, une distance particulière prévue ou non par l’artiste, parfois intrinsèque à l’œuvre. ces données liées à l’espace n’existent pas pour certaines pièces contemporaines, virtuelles par exemple.

le regard introduit l’œuvre, lui donne une existence. il ne s’en suit pas toujours pour autant un acte de contemplation. cette question constitue le point de départ de ma réflexion sur les limites de l’œuvre et celles du spectateur. dans un premier temps, mes pièces étaient de l’ordre du constat. privilégiant chez le spectateur la contemplation, d’un fragment ou d’un motif qui étaient mis en avant, j’utilisais le registre du minimalisme auquel je pensais appartenir, au sens où j’allais à l’essentiel et montrais les éléments décoratifs pour ce qu’ils sont. j’affirmais des formes reconnaissables, des motifs décoratifs géométriques par exemple, de façon simple, en les montrant.
la question posée était également, dans cette première étape de mon travail, celle de la surface. La surface du tableau et la surface des choses. la nécessité d’un lien avec le spectateur s’imposait et une mise en avant du décoratif était nécessaire, avec les armes du mouvement le plus radical en ce qui concerne la forme et sa représentation : le minimalisme. carl andré en parlant du travail de frank stella avec lequel il partageait un atelier à ses débuts déclarait : « l’art exclut le superflu, ce qui n’est pas nécessaire…… frank stella ne s’intéresse pas à l’expression ou à la sensibilité. Il s’intéresse aux nécessités de la peinture… ses bandes sont les chemins qu’emprunte le pinceau sur la toile. ces chemins ne conduisent qu’à la peinture. »1.
la période des années 60, qui correspond à celle de ma naissance, était fondée sur l’emploi d’un minimum de moyens – less is more -, mais surtout elle cherchait le principe d’une représentation minimum, développait une volonté de ne montrer que ce qui était visible uniquement, sans artifice. ce sont finalement davantage ces artifices plus que les formes simples, artifices que j’identifie comme manquants, que j’ai re-présenté dans cette première période en les exposant pour eux-mêmes.
la frontalité paraissait être la meilleure solution plastique dans la mesure où il ne s’agissait que de présentation, de décollement par rapport au mur, et de regard frontal du spectateur. utiliser les mêmes règles minimales que les artistes qui m’avaient initiée à l’art était le meilleur moyen de les remettre en cause et de les distancier. le savoir que j’avais acquis par la fréquentation des œuvres du courant minimaliste avait développé dans ma pratique la nécessité déjà perçue d’un espace de l’œuvre qui soit également celui du spectateur en même temps qu’une insatisfaction de la représentation, dans son principe même, qu’elle soit ou ne soit pas minimale. la fréquentation des nouveaux réalistes et d’autres disciplines comme le théâtre et la musique a complété et enrichit cette recherche qui m’a amenée à une autre démarche artistique, à une œuvre qui perd son autonomie et gagne en contact.
extraits des écrits
1/ museum of modern art, sixteen americans, catalogue, éd. dorothy c miller, new york, 1960

lien vers l’exposition rue berryer